mardi 9 février 2010

Cornée.

Beaucoup de choses peuvent advenir dans une même journée. Beaucoup d'horribles choses. Aujourd'hui par exemple, le ciel grisâtre ne suffisait pas. Le pluie, et le vent qui retournait mon parapluie ne suffisaient pas non plus. L'horrible interrogation d'Histoire qui me fit effectivement m'interroger quant à mon avenir scolaire ne parachevait pas le tout. Non. Car aujourd'hui, dans le bus, j'ai vu quelque chose de bien pire encore.

J'étais alors tout joyeux, tout candide, tout bon enfant, quand je faisais quelques pas mouillés dans le couloir de l'autobus six en essayant de passer ma carte d'abonnement devant le bipeur et le chauffeur consterné tout en fermant mon parapluie, pendant que l'autre main était affairée à gratter mon genou gauche. J'étais tout souriant, à ce moment-là, rentrant chez moi, ne me doutant pas pour un sou de ce qui allait m'arriver. D'une démarche toujours aussi amène, je me précipitai donc vers le fond du bus pour doter mon derrière d'une quelconque place assise fort appropriée à ma fatigue soudaine. Je m'assayai donc tranquillement, non sans chercher longtemps une petite place au sol pour y mettre mon parapluie mouillé sans gêner les passagers, car je suis poli, quelquefois. De même, je plaçai mon sac à dos à mes pieds, et mon appareil photo sur mes genoux ; me voilà paré à faire un confortable voyage de vingt minutes.

Mes yeux vagabondent – oui, je passe au présent de narration impunément, et alors ? Si ça vous plaît pas regardez ailleurs, nan mais de quoi je me mêle – mes yeux vagabondent, je disais donc, passent d'une focale à l'autre, d'autre sujet à l'un, d'un détail à l'autre, d'autre lumière à l'une. Puis, par le hasard le moins probable, je remarque que la passagère du siège d'en face à gauche tient un livre ouvert entre les mains. Elle ne le lit pas, mais elle le tient. Son regard est dirigé vers le décor de ville qui passe, à travers la fenêtre, mais elle le tient. Curieux, j'essaye de déchiffrer les grosses inscription de la tranche – car le livre est assez épais. Je distingue vaguement un nom d'auteur... COR... CORW... CORNWELL... Et son prénom ?... Ca me dit quelque chose, Cornwell. Son prénom, n'est-ce pas Patrick ?... P... Patricia ! Patricia CORNWELL, y a écrit. Titre écrit trop petit, indéchiffrable. Merde, oui, Patricia Cornwell, la best-selleuse amérloque. Bon. La passagère du siège d'en face à gauche lit du Patricia Cornwell. Naturellement, je me dis : peu importe. Comme tout le monde, comme tout le temps. Je n'y fais plus attention, j'oublie. C'était un détail parmi tant d'autres dans une journée de merde. Bien. Mon regard se fait à nouveau impertinent, négligent, èrant, lent.

Jusqu'à ce que cette même passagère décroche son téléphone portable. Elle y répond quelque chose comme : “Oui... j'arrive bientôt, je suis dans le bus là...”. Bref, une banalité qui n'attire l'attention que parce qu'elle constitue une exception dans l'environnement sonore monotone du bus. Elle raccroche donc ; je la regarde toujours, son visage m'intrigue, il est assez joli, mais je viens de remarquer que sa machoire est légèrement décentrée. Mais jusqu'ici, ce trajet de bus n'avait été qu'une succession d'évènements bien habituels dans le milieu des transportés en commun. Lisez-bien, chez lecteur, le pire est à venir.

Mon regard est donc toujours posé sur cette femme de la trentaine. Le bus va pour s'arrêter, nous sommes au milieu de l'avenue de Toulouse. La passagère semble alertée, le bus est vraisemblablement en train d'atteindre sa destination. Moi, je suis encore assis, mon arrêt est bien plus loin. Je la vois ranger son livre dans son immonde sac à mains, et c'est alors que, pendant cette opération, je distingue ses doigts qui – lisez bien, c'est là – d'un geste vif et désintéressé, je dirai même désinvolte, provoquant, CORNENT L'ANGLE SUPERIEUR DROIT DE LA PAGE où sa lecture s'était arrêtée.


Nan mais rendez-vous compte.


Sous mes yeux. Sous les yeux d'enfants, car il y en avait, dans le bus. Et sous les yeux de vieillards, et peut-être même de femmes enceintes. Qui sait.


À la pensée fugage qui traverse mon esprit, et qui veut que je décale sa mâchoire de quelques centimètres supplémentaires, succède une autre bien plus raisonnable, qui me calme : elle a le droit. Si, elle a le droit, c'est son livre. Je ne le lirai jamais, si l'on ne m'y oblige pas. Elle ne porte tort qu'à elle même.

Mais merde, non ! Cette deuxième pensée est trop facile. MERDE ! Corner les pages, c'est porter une atteinte grave à l'humanité toute entière, c'est retourner le couteau dans la plaie des lacunes culturelles françaises, c'est surinfecter le furoncle suitant des perversions capitalistes !

Personne ne lui a donc jamais dit ? Personne, personne ne l'a donc jamais engueulée, quand elle était gosse, en surprenant ce geste immonde et malheureux ? Que deviennent les Hommes ? Ses parents se sont peut-être même délibérément placés à l'origine de ce comportement infâme ; qui sait de quoi le monde est capable, de nos jours ?

Je parais bien intolérant, certes, mais je l'aurais peut-être excusée, si ç'avait été du Jarry ou du Vian ou du Rimbaud, qu'elle avait corné. J'aurais peut-être même salué son extravagante audace, car je l'aurais comprise comme volontaire, comme pensée, comme idéologique, comme raisonnable dans un certain sens ; bref comme explicable. Mais considérez-donc la répugnance de cette habitude, lorsqu'elle est prise sur des bouquins de Cornwell ! Pouvez-vous imaginer plus de trois pages d'un Cornwell se faire corner par une trentenaire surmaquillée, sans ciller ? J'en doute, chers lecteurs. Surtout que, d'après ce que me suggèrait son physique, cette femme travaille certainement dans l'administration.

Méfiez-vous donc. Méfiez-vous de la ménagère corneuse de pages. On ne sait jamais, peut-être un jour tomberez-vous sur un de ces individus fauteurs de trouble, déguisé en épouse idéale, ou en belle-soeur terriblement sympathique. Il vous faudra être vigilant, chers lecteurs, et observer le moindre de ses gestes. Et si par malheur vous vous rendez compte, après douze ans de mariage, qu'il se trouve un Patricia Cornwell corné dans votre bibliothèque, fuyez. Loin.


Très loin.



samedi 6 février 2010

Et de deux.


ENFIN ! J'ai terminé ma deuxième composition. J'ai eu du mal à accoucher d'elle, et je suis peut-être un peu déçu du résultat final, mais, à vrai dire, extrêmement soulagé d'en avoir fini avec un morceau qui traînait depuis plus d'un mois au fond de mon FL Studio 7.
Fini ! Enfin fini. Voyez à quel point la composition est un exercice difficile... Composer un morceau veut dire le répéter des centaines de fois, dans ses enceintes mais aussi dans sa tête, puis déceler les défauts pour refaire, refaire encore les mêmes enregistrement, et finalement laisser des pistes pleine d'imperfections - un peu par flemme, mais surtout par résignation.
Parfois, ça bloque, en plein milieu. Plus d'inspiration. La chanson était bien partie, mais merde, comment la continuer ? Comment terminer le morceau ? Il manque quelque chose, un tout petit quelque chose, qui donnerait un sens à l'existence de ce morceau, mais QUOI ?
Alors, on trouve. On se souvient d'un petit 33 tours qu'on avait anecdotiquement fait tourner sur sa platine de salon, une fois, et qui parlait de chants d'oiseaux. On se souvient des conneries qu'on a pu faire avec cette même platine, on se souvient du pseudo-scratch qu'on tentait de faire sonner dans les speakers, sans cross-fader et sans feutrine.
Alors on mélange tout ça, on enregistre, on calque sur la compo et c'est parti ; on a trouvé ce qu'il fallait.




Je vous laisse écouter ce morceau, chers lecteurs auditeurs, et me dire ce que vous en pensez. Ne vous attardez pas trop sur les défauts d'enregistrement : vous useriez vos oreilles contre l'amère fatalité d'une carte son inexistante.

vendredi 1 janvier 2010

La Grande Histoire sans fin de Nom, quatrième feuillet.

Image-résumé de l'épisode précédent :

En les voyant, il arrivait à Georges de regretter amèrement son petit poulain, qu'il imaginait alors grand et beau, assis à un beau secrétaire de chêne, une petite paire de lunettes aux montures dorées sur les yeux, plein d'esprit et d'artistique mélancolie, en train de rédiger avec souffrance les mémoires de sa vie d'orphelin vendu sur la place du marché de Budapest.

Le quatrième feuillet tant attendu de cette histoire sans fin sera en fait composé, et uniquement composé, de la transcription d'un étrange parchemin, manuscrit à l'encre profondément noire, trouvé quelque part dans une des commodes de la maison de Nom. Ce documentaire est fort révélateur quant à l'étrangeté des moeurs de sa famille, et des directives qui lui étaient imposées.


De la liste des ouvrages de la culture indispensable du bien commun et de la doctrine de l'apprentissage dispensable aux hommes et aux hommes primairement libres :


D'Antoine de Saint-Exupéry, le Petit Prince : enferme-toi ici-bas, te promets le souvenir, t'irrite les lacrimales ;

De Voltaire, Candide : sais-y le sens, courbe l'échine, te laisse porter, te saisis d'un estoc plastifié et détruis le dernier chapitre ;

D'Aldous Huxley, Brave New World : achète-toi en un, te dis qu'il n'y en a point, espère en trouver, te rends servile attentionné ;

D'Euclide, aucuns : reste-t-en là ;

D'Homère, l'Iliade : plains-toi, t'écrie, t'exaspère, t'apprends un peu de choses, sois fort ;

De Baudelaire, Le Spleen de Paris : sache la vie, sache les moeurs, sache les petits moments, sache les petites gens et les grandes, sache les détails, sache les mots, sache les points, sache les couleurs, ne sache rien, t'épuise ;

D'Isaac Asimov, Fondation : agis selon, à rien ne réponds, t'ennuie, t'émouvoie, cherche donc l'analogie, respire de politique ;

D'Armnd Bultheel, […] : n'écoute pas la vanité ;

D'Arto Paasilinna, Jäniksen vuosi : délivre-toi, t'esclaffe, t'allonge sur de l'herbe grasse, avale sa fraîcheur, t'aère un petit peu ;

De Raymond Queneau, Exercices de style : ne sais où tu te trouves, ne le prends pas mal, travaille avec lui, prends l'S une fois ;

D'Alfred Jarry, Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien : attention, ça brûle ;

D'Ann & Alexander Shulgin, Pihkal : laisse-toi séduire par des squelettes, te laisse emporter par une réelle magie, écoute les conseils de difficulté, partage une vie bien douteuse, te sers de sa maîtrise.

De Philip Kindred Dick, The Three stigmata of Palmer Eldritch : admire la couverture, vas derrière, cherche jusqu'où, te heurte à la troisième ;

De Boris Vian, Conte de fées à l'usage des moyennes personnes : ris et pleure de joie ;

De Vernon Sullivan, J'irai cracher sur vos tombes : sors du pastiche, rentre dans le cambouis, te peins en noir sans peur ;

De Sartre, Huis Clos : clos peu.


De toute sorte, tu liras. De toute sorte, tu sauras.

Telle est la mission de Nom, telle est la vie de Nom, tel est l'esprit de Nom.

Nom, Nom, Nom, au caractère imprimé dans la cellulose.

Signé, le 12, par moi.

mercredi 16 décembre 2009


Aujourd'hui, pas peu fier, j'ai terminé ma première composition électro-acoustique. Enfin, terminé est un bien grand mot : disons que j'ai terminé un premier jet. Des choses peuvent être revues.
Si ça peut vous paraître anodin, figurez-vous qu'une telle chose est pour moi une sorte d'évènement : avant, je ne composais qu'en électronique, et, pour être honnête, je faisais les choses un peu à l'arrache. Inclure des enregistrements acoustiques (faits avec un micro à 5€) dans ma compo m'a paradoxalement permis d'être un peu moins intuitif, un peu plus réfléchi, dans mon "travail".
Cette chanson est aussi un peu un essai. Depuis peu, je me suis trouvé une passion musicale pour tout ce qui est un peu "à côté" : à côté de la note juste, à côté du rythme juste... je trouve que l'imperfection volontaire a un charme étonnant. Ne soyez pas choqué donc pas si je chante faux, et si je suis parfois pas vraiment dans le rythme. C'est fait exprès... après, reste à voir si ça vous plaît. (:

Ha, oui, aussi : parfois, dans le track, on entend des phases de bruit (assez gênant)... Ca provient d'un déconnage de mon logiciel, au niveau d'un de ses plug-ins, que je n'arrive pas à régler...

Enfin, bon, une brève écoute vaut toujours mieux qu'un long discours pompeux :



J'aimerais savoir ce que vous en pensez, ça me ferait plaisir, et ça me permettrait d'avancer dans la compo.

vendredi 20 novembre 2009

On a tous déjà rêvé...

d'être perdu dans un immense tas de nichons.
























(Cliquotte dessus.)

(Sauf si t'es trop jeune.)

lundi 16 novembre 2009

La Grande Histoire sans fin de Nom, troisième feuillet.

Image-résumé de l'épisode précédent :

Il s'évertua dès lors à passer des nuits et des jours entiers à plonger ses pieds nus et crasseux dans la mare du jardin, prétextant devoir les laver, et s'octroyant de la sorte des centaines d'heures de repos et de tranquillité tout propices à l'élaboration de nouveaux stratagèmes machiavéliques.


Avant que la descendance de Georges ne passe au four, ce dernier avait fait la rencontre plus ou moins volontaire d'une douce prostituée hongroise, laquelle, particulièrement féconde, mit bas quatre garçons et un poulain en un seul accouchement. Le premier à avoir osé sortir son petit visage de l'utérus de sa mère fut celui qui devint le plus fort ; on le baptisa Georges Aussi, mais lui-même préférait se nommer Le Gendre. Le second, moins aventurier mais plus analyste que son aîné, reçut pour nom Georges Aussi Aussi, et le garda. Le troisième mourrut peu de temps après qu'on l'eût nommé Jean-Yves. Le quatrième fut appelé Jean-Yves Aussi, et resta nain jusqu'à sa mort. Après ces quatres accouchements difficiles, la prostituée crut au répit. Elle demanda un congé maternité qu'elle obtint rapidement, et joua aux échecs avec Georges pendant huit jours. Ce n'est qu'au bout de ces huit jours qu'elle pondit un poulain qui s'était égaré dans son ventre. Elle partit le vendre au marché, en tira un bon prix, pis termina sa partie d'échecs. Le lendemain, Georges partit avec ses trois rejetons, bien rangés dans un petit paquet bleu, et quitta la Hongrie, rejoignant ses terres natales.

Le Genre grandit donc dans la même ferme qui avait vu son père éduquer fermement son oncle. Rapidement, il développa une violence hors-normes, cassant et tuant tout de ses poings en acier. Son père n'essayait plus de l'arrêter ; ses deux petits frères non plus, étant plutôt occupés à brouter l'herbe du jardin des voisins. En les voyant, il arrivait à Georges de regretter amèrement son petit poulain, qu'il imaginait alors grand et beau, assis à un beau secrétaire de chêne, une petite paire de lunettes aux montures dorées sur les yeux, plein d'esprit et d'artistique mélancolie, en train de rédiger avec souffrance les mémoires de sa vie d'orphelin vendu sur la place du marché de Budapest. Mais aux lieu de fils spirituels, il n'avait su mettre au monde qu'un tas d'infâmes bestiaux. Le Gendre, cependant, prouva par sa carrière qu'il était le moins idiot des trois mulets.

Un jour d'automne – il avait à peine trois et deux font cinq ans – alors qu'il jouait avec Georges Aussi Aussi dans le jardin du fond, un grand imbécile venu d'on ne sait quelle contrée vînt l'ennuyer avec un tas de marchandises aussi inutiles qu'une poignée de porte en laiton ou un rasoir à manivelle, qu'il voulait vendre à bas prix. Le Gendre ne se laissa pas faire, et déccrocha dans la mâchoire du commerçant un poing assez bien dosé en force pour que le pauvre homme ne se relevât plus jamais. C'est ainsi qu'il découvrit ses talents indéniables de boxeur, puis qu'il décida d'en faire son métier ; quatre ans plus tard, il était sur le ring en compagnie des plus célèbres, qu'il abattait un par un grâce à sa fameuse droite. Il enchaînait ainsi les duels avec un appétit et une rage dignes des plus grands guerriers de notre histoire, qui le poussaient souvent à tuer ses adversaires. Personne n'osait cependant aller à l'encontre de ses violentes folies, par peur de s'y heurter dangereusement - on sait combien les hommes ont toujours préféré l'intégrité physique de leur tête à celle, instable, de leur morale.

Dans toutes les contrées traversées par Le Gendre, il n'avait existé qu'un idiot capable de le mettre à terre. Cet idiot-là s'appelait Henry, était fort élégant, et appréciait boire une coupe de Saint Emilion Troplong Mondot 2006 après chacune de ses parties de dames. Après une grande soirée de déléctations en tous genres, tenue en sa gigantesque demeure toute palquée or, où il avait connu la malchance d'abuser aussi bien de vin que de femmes, il entendit toutes les rumeurs qui circulaient alors sur Le Gendre, et eut par-là la bonne idée de se dresser debout sur une table, de brandir son verre vers le plafond, et de hurler de toute sa voix des insanités en tous genres sur le boxeur de renommée mondiale, disant qu'il ne valait rien de plus que le dernier des bourreaux ardéchois, à tuer tout le monde comme ça, sans manières, et que s'il était ce boxeur, il se serait de honte sectionné les poings depuis longtemps, ces poings qui avaient provoqué impunément la mort non-méritée d'au moins un quart de notre noble pays, non mais vous vous rendez compte, un quart, et des pauvres hommes en plus, qui avaient dû ruiner leur famille en frais d'obsèques, et ce sale môme au nom ridicule continuait à frapper tout le monde sur son passage, répandant le sang des autres partout sans songer à la pureté du sien, et que sa mère, qu'on disait pute, avait une tâche bien plus respectable que lui, car elle au moins sauvait quelque chose : le coeur des hommes perdus, et qu'il irait voir ce boxeur dès que possible et que ce dernier devrait se confesser à ses pieds en bonne et due forme, sinon quoi il prendrait dans l'arrière-train quelques charges du fusil coupé qu'il cachait sous son oreiller. Le pauvre ivrogne avait oublié que parmi tous ses invités se trouvait Le Gendre, qui passait par là pour disputer un match avec un tigre du Bengale galeux qu'on avait attrapé au Japon. Le boxeur, impassible, s'approcha doucement de la table sur laquelle s'était dressé Henry, et, posément, lui déclara son identité : “Le Gendre, c'est moi.” Henry baissa les yeux, aperçut la corpulence bigrement hérculéenne de son adversaire, puis blêmit au point d'en faire trembler ses jambes. Pendant que les convives étaient occupés à rire de la drôle de situation dans laquelle leur hôte s'était fourré, Le Gendre montait tranquillement sur la table pour se mettre en face de l'idiot, qui essayait vainement de se rattraper en chantant des prières musulmanes. Le poing dévestateur du fils de Georges allait surgir, quand, pris de panique, Henry se jeta sur lui, le rouant d'une centaine de coups affreusement peu puissants. Mais, par le hasard le plus providenciel, l'un de ces coups atteingnit les énormes testicules du boxeur qui s'étalla sur la table, et régurgita toutes les huîtres de son repas sur la belle nappe de soie blanche. Ces dernières, s'étonnant d'une libération si peu espérée, se mirent à respirer de toutes leurs forces à travers le peu d'eau de mer qui restait piégé dans le vomi du Gendre.

Haha ! s'exclama Henry qui avait repris sa vigueur alcoolique, tu fais moins le malin, maintenant !” En effet, le pauvre athlète, défait, faisait moins le malin. Henry, maintenant du pied une certaine pression sur les parties de l'homme abattu, lui fit sur-le-champ se confesser en bonne et dûe forme. Pour se libérer, Le Gendre dut même inventer quelques péchés, ce qui fut long et laborieux, étant données ses faiblârdes capacités imaginatives. Cet épisode, en plus de sidérer les invités de la fête qui n'osaient plus bouger et qui cassaient des verres de stupeur, changea la vie du Gendre qui se reclut pour ses dernières années dans une maison de campagne au bord du Verdanson, et mourut deux ans plus tard.

Si la descendance de George se partagea honteusement entre le mutisme imbécile et la rage meurtrière, on ne sut jamais ce qu'il advint de celle de Nom, pour la bonne raison qu'on ne sut jamais s'il en eut une, pour la bonne raison qu'on ne sut pas s'il était mort lors du précédent épisode. Mais par bonheur pour vous, chers lecteurs, je ne m'inclus pas dans ce “on”, pronom trop impersonnel s'il en est, et vais continuer de vous conter la Grande Histoire sans fin de Nom, qui jusque-là était connue de la majorité de la population terrestre, mais qui, depuis-là, ne l'est plus.

jeudi 5 novembre 2009

La Grande Histoire sans fin de Nom, deuxième feuillet.

Image-résumé de l'épisode précédent :

C'est ainsi que le contenu de son estomac se déversa au pied
des chaussures en cuir noir rescemment lustrées de son frère aîné
lorsque celui-ci, impassible, lui anonça l'arrivée à la maison
d'une machine à écrire.


Georges – car tel était le nom du grand frère de Nom – n'était pas très rassurant. Rien ne le prédestinait aux noblesses de l'écriture, hormis son goût prononcé pour les haricots blancs au beurre, que l'on disait à l'époque met favori des tailleurs de costumes en lin, et des écrivains.

La petite taille de Georges, et son faible poids à la naissance, lui valurent son affreux prénom, choisi par son père en référence à une de ses lointaines connaissances qui, après s'être fait raboter les jambes par un chirurgien-dentiste, était tombé dans une profonde phase d'anorexie de laquelle il ne fut tirée que par la bienveillance quelque peu douteuse de sa jument de course qui s'appelait Pamela. Évoluant dès ses premiers jours dans la haine indicible qu'il cultivait sans relâche envers son baptiseur, le petit enfant ne pleura que deux fois : quand on lui remit son passeport, puis quand on lui refusa un changement d'identité qu'il avait pourtant supplié de toutes ses mains et de toute sa dévotion. Ainsi ne se conforma-t-il à l'éducation pénible et rigoureuse de son géniteur que pour mieux fomenter l'exil de ce dernier. Un soir, alors que l'hiver s'éternisait depuis quatre ans déjà, n'ayant jamais permis à Georges de voir autre chose que de la neige, le bambin décida, grâce à toute la précoce clairvoyance que lui avait accordé on ne sait qui – mais certainement pas Dieu – de déterrer sa flasque de Bourbon, seul cadeau de naissance qu'il eut reçu, puis d'en remplir discrètement le verre de son père déjà attablé. L'homme, aussi peu crédule qu'attentif aux maligneries d'un gamin de quatre ans, but son breuvage d'une traite, sans s'étonner de sa texture. Quelques minutes plus tard, il s'en fut, par un miracle bien orchestré, s'insérer allègrement dans sa femme aux seins déjà flasques, produisant irrémédiablement l'amas cellulaire à l'origine de Nom. C'est ce jour précis que Georges découvrit l'étendue de sa diabolique imagination, et de tous les pouvoirs qui en découlaient. Il s'évertua dès lors à passer des nuits et des jours entiers à plonger ses pieds nus et crasseux dans la mare du jardin, prétextant devoir les laver, et s'octroyant de la sorte des centaines d'heures de repos et de tranquillité tout propices à l'élaboration de nouveaux stratagèmes machiavéliques. On lui reconnaît aujourd'hui l'invention de la Farce de Maître Pathelin, de la Solution Finale et d'autres œuvres destructrices majeures comme le Krach Boursier de 2008 ou la Grippe A. Il obtînt en 2084 le Prix Nobel du Foisonnement Empirique d'Idées de Plans Diaboliques, qu'il refusa pour la bonne raison qu'il voulait celui de la Littérature – qui, je le rappelle pour mes lecteurs, n'existait plus depuis bien longtemps à cette époque, substitué en 2010 par celui du Petit Doigt de Pied le Plus Impressionnant. C'est aux côtés de la mare du jardin que Georges développa un amour inconditionnel pour les animaux, notamment pour les grenouilles dont il appréciait, selon ses dires, “la forme verte, la couleur gluante et la texture arrondie sur le dessus”. Il faisait évidemment exprès d'intervertir ainsi ses substantifs et ses adjectifs, pour, disait-il encore, “qu'ils ne s'habituent pas trop l'un à l'autre et ne me fasse des rejetons qu'il faudrait vendre, ou bien noyer”. Il s'habitua ainsi, peu à peu, aux habitudes des mots, connaissant les goûts et les fréquentations de chacun, mais aussi les maladies qu'ils étaient susceptibles d'attraper, et leur vilaine façon de toujours rester sur le bout de sa langue, au lieu de venir dans sa tête quand il le leur demandait gentillement. Il apprit à les répartir de manière équitable, voire indiscutable, sur ses feuilles de papier. Après le départ de son père, il décida d'acheter un nouvel encrier, plein d'une encre noire qui lui donnait l'impression de percer son parchemin à chaque lettre. Il n'avait alors atteint que son unième fois dix puissance un printemps, et parachevait l'éducation de son petit frère aux yeux jaunis par un foie déjà défectueux. Revenant du magasin d'encriers avec son nouveau bijou, il rencontra, au détour d'une maison de brique – dans laquelle se trouvaient trois petits cochons – une merveilleuse folâtre au corps d'albâtre, nue et coquine sous le voile de sa virginité. Celle-ci le saisit d'une telle force, et d'une telle hardiesse, et à un tel endroit, qu'il ne put empêcher l'encrier de choir. Lorsqu'il revint à la maison, l'échine toute pliée par la honte et l'incertitude à la fois, sa mère le soupçonna d'être allé fumer du tabac froid avec les petits voisins de droite, mais il lui conta son aventure avec une telle prose, et une telle précision, et d'un tel ton, qu'elle lui répondit simplement qu'il venait de subir une “masturbation”, et qu'il en avait, de la chance. Agaillardi par ce nouveau mot si riche, aux sons si variés, il conserva le petit encrier noir jusqu'à la fin de sa vie, le gardant pour les occasions, et se mit à écrire de plus en plus d'histoires en tous genres, ne se limitant ni dans le style, ni dans l'ortographe qu'il avait depuis peu appris à nier.

Le fameux jour du catalogue et de la machine à écrire, son petit frère était dans la cuisine, suspendu à la barre du rideau de douche, et s'amusait à réciter des leçons, puisqu'il ne faisait que ça, sauf quand il décidait de manger, de boire ou de dormir. Ne se souvenant plus de la maxime cent vingt-trois de La Rochefoucault, qui, pour tout vous avouer, n'a aucun intérêt, il décida de se décrocher de son perchoir afin de mieux quérir Georges, et de lui tirer un quelconque renseignement sur cette maxime cent vingt-trois, qui parlait vaguement, si son souvenir était bon, de flatterie. Nom avait remarqué à quel point les yeux de son aîné s'illuminaient quand il se mettait à réciter la cent vingt-trois, et pensait par là que Georges devait cacher une passion pour La Rochefoucault, passion explicable par le point commun qu'ils partageaient indéniablement : la laideur de leur nom. En réalité, les yeux de Georges brillaient parce que la cent vingt-trois lui rappelait les vertus de la masturbation partagée. Le benjamin était donc à la recherche de son grand frère, mais il avait beau parcourir la maison en long, large, travers, dessus, dessous, travers encore, un peu de long supplémentaire, haut, bas, droite, gauche, attention devant, il ne le trouvait pas, pour la simple raison que Georges était en train d'aller poster son bon de commande. Quand ce dernier revint en courant, haletant et suant, Nom l'accueillit avec une joie rapidement atténuée par celle, plus inquiétante, de son frère. S'en suivit l'histoire que vous connaissez déjà ; vous savez, celle du vomi. Puis, à la question existentielle et pleine d'anxiété de son petit frère, Georges répondit par l'affirmative. Se vidant à nouveau, mais sur la pompe droite cette fois-ci, Nom perdit connaissance, et on ne sut pas vraiment s'il était mort, et on ne connut pas vraiment les raisons mystérieuses de sa grapheusophobie.